Parti Communiste des Ouvriers de France

Il y a 90 ans, le Front populaire
08 mai 2026

En l’évoquant, les réformistes insistent sur l’union qui a permis la victoire électorale de mai 1936 : « une source d’inspiration » pour aujourd’hui (L’Humanité du 30/04/2026), tandis que les courant trotskistes dénoncent « de modestes propositions de réformes sociales, bien calculées pour ne pas effrayer l’électorat de la petite bourgeoisie » (Lutte ouvrière). Il est important de resituer le Front populaire dans son contexte : celui de la montée du fascisme, de l’aiguisement des contradictions inter-impérialistes et de la préparation de la guerre contre l’Union soviétique.

La fascisation des démocraties bourgeoises et le danger fasciste

En décembre 1933, la XIII e Assemblée plénière du Comité exécutif de l’Internationale communiste avait défini le fascisme comme la « dictature terroriste ouverte des éléments les plus réactionnaires, les plus chauvins et les plus impérialistes du capital financier ».

Le rapport de Georges Dimitrov au VII e congrès de l’IC (août 1935) insiste sur le fait que « l’arrivée au pouvoir du fascisme, ce n’est pas la substitution ordinaire d’un gouvernement bourgeois à un autre, mais le remplacement d’une forme étatique de la domination de classe de la bourgeoisie – la démocratie bourgeoise – par une autre forme de cette domination, la dictature terroriste déclarée ».

L’IC indiquait que « méconnaître cette distinction serait une faute grave qui empêcherait le prolétariat révolutionnaire de mobiliser les couches laborieuses les plus étendues de la ville et de la campagne pour la lutte contre la menace de la prise de pouvoir par les fascistes et d’utiliser les contradictions existant dans le camp de la bourgeoisie elle-même ».

Les communistes ne pouvaient pas sous-estimer ce danger, mais ils savaient aussi qu’il aurait été « une faute non moins grave et non moins dangereuse de sous-estimer l’importance que revêtent pour l’instauration de la dictature fasciste les mesures réactionnaires de la bourgeoisie qui s’aggravent aujourd’hui dans les pays de démocratie bourgeoise et qui écrasent les libertés démocratiques des travailleurs, falsifient et rognent les droits du Parlement, accentue la répression contre le mouvement révolutionnaire ».

La politique de front unique prolétarien

Depuis le début des années 30, les partis communistes développaient des politiques de front unique.

Un front unique du prolétariat, à la base et pour l’action, qui « exercerait une influence énorme sur toutes les autres couches du peuple travailleur, sur la paysannerie, sur la petite bourgeoisie citadine, sur les intellectuels [et ] inspirerait aux couches hésitantes la foi dans la force de la classe ouvrière », sans oublier que « le prolétariat des pays impérialistes a des alliés possibles non seulement dans la personne des travailleurs de son propre pays mais aussi dans les nations opprimées des colonies et des semi-colonies » ( VII e congrès de l’IC).

La tâche était difficile, vu les positions réformistes et anticommunistes des partis socio-démocrates et leur politique de collaboration de classe.

En Allemagne, où ils avaient participé à la répression de la révolution de 1919, puis refusé toute action commune avec les communistes durant la période où le national-socialisme gagnait du terrain, ils portaient une énorme responsabilité dans sa victoire en 1933. En France, la SFIO avait accepté de participer ou de soutenir des gouvernements bourgeois qui s’étaient illustrés par leur politique antisociale et de répression du mouvement ouvrier révolutionnaire. Il s’est jusqu’au dernier moment opposé à une réplique ouvrière et populaire de masse face au danger fasciste.

Mais, à partir de 1934, les rapports de forces au sein du mouvement ouvrier bougent.

L’organisation de l’action de masse

Au plus fort de la crise, les communistes avaient organisé des marches de chômeurs. Dans les entreprises, ils ont continué à mobiliser, pour l’augmentation des salaires et contre le renforcement de l’exploitation. Sur des bases de classes, en essayant toujours d’entraîner dans l’action les ouvriers socialistes.

Le PCF avait, en même temps, œuvré à l’organisation d’un large mouvement contre la guerre et le fascisme lancé à l’initiative de l’Internationale communiste, mais combattu par la II e Internationale.

L’Humanité du 12 mai 1932 avait publié un appel d’Henri Barbusse et de Romain Rolland contre le fascisme et pour la défense de l’URSS, qui permit de mobiliser de nombreux intellectuels progressistes ou pacifistes. Le PCF avait travaillé à l’implication de la classe ouvrière dans ce mouvement dit d’AmsterdamPleyel et poussé à la constitution de comités élus au cours d’assemblées générales dans les entreprises et les quartiers.

Après la tentative de coup d’Etat de 1934, fomenté par les ligues fascistes soutenues par une partie de l’oligarchie, le PCF a joué un rôle déterminant pour organiser des mobilisations de masses entraînant nombre d’ouvriers socialistes. Il ne s’est pas laissé intimider par la répression…

Durant toute cette période, le PCF a continué sa politique de front unique à la base et dans l’action, dans laquelle il a essayé d’entraîner les ouvriers socialistes. Au printemps 1934, il a considéré que le développement du mouvement de masse, auquel il avait largement contribué, rendait possible de nouvelles initiatives unitaires pour barrer la route au fascisme et à la guerre.

La politique de « front populaire »

Le rapport du comité central présenté à la Conférence nationale d’Ivry en juin 1934 indique : « Pour vaincre, le mouvement antifasciste doit avoir une base ouvrière solidement enracinée dans l’usine ; la classe ouvrière doit donner l’exemple de la lutte revendicative et parvenir de la sorte à entraîner toutes les autres couches sociales frappées par le capital, car sans les classes moyennes nous ne pourrions vaincre le fascisme ».

Sa politique de front unique prolétarien fut, dès lors, complétée par une politique de front populaire antifasciste. En juillet 1934, sous la pression de sa base et d’une partie de ses militants, la direction de la SFIO fut obligée d’accepter le pacte d’unité d’action contre la guerre et le fascisme proposé par le PCF qui défendait un programme fondé sur les revendications politiques et économiques immédiates de la classe ouvrière et des masses populaires, tout en insistant sur la nécessité de mettre hors d’état de nuire les organisations factieuses d’extrême droite.

Après les événements de février 1934, la CGT-U, dirigée par les communistes, a multiplié les propositions d’action commune avec la CGT en vue de développer les luttes revendicatives et la riposte aux agressions fascistes. En mars 1936, le congrès de Toulouse scelle la réunification syndicale au prix d’importants compromis pour les militants révolutionnaires.

La victoire électorale du Front populaire et les grèves de juin 1936

Aux élections des 26 avril et 3 mai 1936, le Parti communiste, le Parti socialiste et le Parti radical se présentent sous la bannière du Front populaire. La SFIO obtient 140 députés, les radicaux 109 et le PCF 72.

Un gouvernement de Front populaire est constitué entre la SFIO et le parti radical. Le PCF n’y participe pas, mais lui apporte son soutien en exigeant l’application de toutes les mesures progressistes immédiates en faveur de la classe ouvrière et des couches populaires. Un puissant mouvement gréviste se développe avec des formes nouvelles de lutte que sont les occupations des lieux de travail. Sous la direction des communistes, les masses populaires lancées dans l’action arrachent des augmentations de salaires, les congés payés, la généralisation des conventions collectives, les délégués d’ateliers.

Mais comme nous l’écrivons dans les documents du congrès constitutif du PCOF, « la classe ouvrière allait encore une fois vérifier – à ses dépens – que la République appartenant à la bourgeoisie qui s’en sert depuis 1789, avait besoin d’un sérieux bain révolutionnaire pour pouvoir servir la lutte émancipatrice du prolétariat, pour devenir socialiste » .

Alors que le patronat et la réaction n’avaient pas baissé les armes, le gouvernement dirigé par Léon Blum cherche par tous les moyens à contenir l’essor du mouvement révolutionnaire. Pour ne pas diviser la classe ouvrière et ne pas rompre l’alliance réalisée avec de larges secteurs de la paysannerie laborieuse et des « classes moyennes », le PCF estime alors qu’il n’était pas possible de poser, à cette étape, la question de la révolution socialiste. Thorez demande aux grévistes de « savoir terminer une grève dès que satisfaction a été obtenue » ou dès lors que « l’on a obtenu la victoire sur les plus essentielles des revendications ».

En se laissant enfermer dans la légalité bourgeoise, au lieu de l’utiliser pour son travail révolutionnaire, les communistes se sont laissés isoler et la répression s’est abattue sur eux.

S’il est une leçon que les communistes d’aujourd’hui peuvent tirer de cette expérience, c’est bien la nécessité d’inscrire la lutte contre la militarisation et la fascisation dans la lutte pour une rupture révolutionnaire avec le système capitaliste impérialiste. ★