La crise du logement, miroir d’un système broyeur de vies 13 janvier 2026
On sait pourquoi et contre quoi on lutte ! C’est ce que se disent les 150 livreurs à vélos et les familles qui occupent les locaux de Grenoble Alpes Métropole depuis le 19 novembre, les associations comme le DAL, les collectifs des écoles occupées pour qu’aucun enfant ne dorme à la rue à la sortie des classes, les associations de locataires qui luttent contre la détérioration des logements …
Des chiffres accablants
Selon la Fondation pour le logement, le nombre des personnes sans abri, logées en chambre d’hôtel ou en habitations de fortune, hébergées chez des tiers, ou vivant dans des logements sans confort ou surpeuplés dépasse les 4 millions.
Parmi elles, plus d’un million n’ont aucun domicile fixe. Des centaines meurent chaque année dans la rue (912 en 2024), ce qui n’empêche pas le gouvernement et les députés réactionnaires de s’opposer à toute rallonge du budget de l’hébergement d’urgence.
Selon la Fondation pour le logement des défavorisés (chiffres de janvier 2025), ce sont, au total, plus de15 millions de personnes qui sont « mal logées » ou en « situation de fragilité » face au logement.
Des ressources insuffisantes pour se loger correctement
Le sans-abrisme, et plus généralement le mal-logement, sont des marqueurs terribles d’une polarisation de la société, entre une poignée de super riches et des millions de personnes qui n’ont pas accès à un des droits les plus élémentaires : avoir un toit, vivre dans un logement décent.
Les salaires constamment tirés vers le bas, les emplois précaires et mal payés obligent à choisir entre les divers éléments constitutifs du renouvellement de la force de travail : nourriture, logement, transport… Plus de 1 million de locataires sont en impayés de loyers. Plus de 1 million de propriétaires occupants sont piégés dans des copropriétés dégradées et en grandes difficultés financières.
Dans le budget des ménages, le logement est un poste de dépense en constante augmentation. Il absorbe en moyenne, 35 % des revenus en Ile-de-France, 28 % dans les villes moyennes, 40 % pour les familles monoparentales. Pour plus de 5 millions de personnes, le reste-à-vivre après les dépenses de logement est inférieur à 650 euros par mois.
Aux pressions sur les salaires s’ajoutent l’obsession patronale et gouvernementale à toujours réduire les ressources des privés d’emploi et à faire des « économies » sur les prestations sociales, notamment les minima sociaux et les aides au logement. Réforme après réforme, ce sont des milliards d’économies que l’assurance chômage réalise chaque année sur le dos des privés d’emploi et des bénéficiaires d’aide au logement. La réforme de 2021 modifiant le mode de prise en compte des ressources des allocataires a, à elle seule, permis des économies de plus de 1 milliard d’euros par an sur les APL. Dans ce contexte de progression de la précarité et de la pauvreté, l’accès à un logement est de plus en plus difficile. Les garanties financières exigées par les bailleurs privés, via les agences immobilières, sont de plus en plus élevées et arbitraires. Le nombre des expulsions pour impayés de loyers et de charges est en constante augmentation dans le parc privé et, dans le parc social, ce sont 24 556 ménages mis à la rue avec recours aux forces de l’ordre en 2024 (+29 % par rapport à 2023 ; + 51,5 % par rapport à 2019 !).
Une pénurie de logement à loyers abordables
La cure d’austérité imposée par l’Etat aux collectivités locales, ainsi que la suppression non compensée de la taxe d’habitation, et la mise en place en 2018 de la RLS (réduction de loyers imposée aux bailleurs sociaux pour compenser la diminution des APL) ont entraîné une baisse importante des ressources pour le logement social, avec des incidences importantes sur l’entretien des logements existants et la construction de nouveaux logements ; seulement 90 700 logements neufs ont été mis en chantier en 2024 dans le parc social.
Ce chiffre est à mettre en rapport avec les 2,8 millions de demandes de logement social en attente.
64 % des communes de plus de 3 500 habitants, concernées par la loi SRU, ne respectent pas le quota obligatoire de logement sociaux (20 % de 2000 à 2012, puis 25 % depuis 2013). Les orientations gouvernementales pour 2026 ne vont rien arranger. Un quart des logements construits dans le cadre de la loi SRU pourraient être des « logements intermédiaires » et non plus des logements sociaux à loyers modérés.
Cette pénurie de logement à loyers plus accessibles est aggravée par plusieurs autres facteurs. Compte tenu de leurs difficultés financières, du tassement de leurs revenus, et de l’explosion du coût du logement dans le secteur privé, de moins en moins de personnes sortent du parc HLM, ce qui limite encore le nombre d’entrées.
Dans le même temps, pour dégager du cash, les opérateurs HLM vendent à des accédants une partie des logements neufs issus de leurs programmes de construction (11 900 en 2024), ainsi que des logements plus anciens qui sortent du parc social (plus de 100 000 vendus ou en cours de commercialisation fin 2024, selon l’Union sociale pour l’Habitat).
Par ailleurs, du fait de la détérioration du parc existant, des projets de démolition ou de la projection de travaux de réhabilitation, près de 5 % des logements HLM sont vides.
Politiques du logement et spéculation immobilière
Pendant longtemps, l’Etat a considéré que le financement du logement relevait uniquement d’investissements privés.
Les premières cités ouvrières sont à l’initiative du patronat (Dollfus à Mulhouse, Michelin à ClermontFerrand…). Avec le soutien de Napoléon III et de l’Eglise, il s’agissait d’attirer de la main-d’œuvre, de la fidéliser et, également, de la contrôler.
A partir de la fin du 19 e siècle, l’Etat a dû s’engager pour répondre à l’afflux de population dans les villes, en lien avec le développement industriel et l’exode rural. En 1912, ont été créés les premiers offices publics « d’habitations bon marché » (HBM).
La crise de l’après-guerre va accélérer l’intervention publique en faveur du logement : ordonnances de réquisitions de 1945 ; loi de 1948 limitant les augmentations de loyers pour certains logements construits avant cette date ; création, la même année, de l’allocation logement. Dans les années 1950, les HBM sont remplacés par les HLM visant une couche plus large de la population. Des normes de surface et de confort sont instaurées.
Dans les années 1960 et 1970, de grands ensembles sont créés à la périphérie des villes. Cités dortoirs, ou « villes neuves » plus innovantes, leur bâti vieillira très mal.
A partir des années 1980, avec le développement d’un chômage de masse, ces « quartiers populaires » concentreront des populations pauvres et précarisées. Désertés par les services publics, ils connaîtront régulièrement des explosions sociales et des révoltes de la jeunesse. La « politique de la ville » développée par le PS tentera vainement de les encadrer, tandis que la droite, à l’image de Sarkozy dans les années 2007-2012, optera pour le tout répressif.
Dans les dernières décennies, notamment depuis l’arrivée à la présidence de Macron, le désengagement de l’Etat et la fragilisation du logement social ont renvoyé l’ascenseur vers l’investissement privé, laissant le champ libre à la spéculation immobilière… Dans son ouvrage de 1887 La question du logement, F. Engels écrivait : « L’essentiel dans la solution qu’apportent aussi bien la grande que la petite bourgeoise à la “question du logement” est que le travailleur doit être propriétaire de son habitation ». 150 ans plus tard, le phénomène massif des copropriétés paupérisées, extrêmement dégradées et en grandes difficultés financières, montre que cette « solution » se heurte à la loi implacable de l’exploitation capitaliste et de l’appauvrissement de la population.
Mixant souvent HLM et copropriétés privées, les tours et les grandes barres des années 1970 sont détruites et les pauvres une nouvelle fois déplacés.
Parallèlement, à l’image de la loi Kasbarian de 2023 que le gouvernement veut encore renforcer, des lois de plus en plus réactionnaires expulsent et criminalisent ceux qui n’arrivent plus à payer leur loyer et ceux qui doivent se réfugier dans des squats alors que 3 millions de logements sont vacants ! Parmi les victimes de cette loi « anti-squats », de nombreux sans papiers, victimes d’une politique migratoire véritable « fabrique de sans-papiers ».
De l’argent pour le logement, pas pour l’armement !
La crise du logement est constitutive de toute l’histoire du capitalisme.
Il faut se battre pour le financement du logement social, la revalorisation des salaires et des prestations sociales, l’application des lois de réquisition et l’interdiction des expulsions sans relogement… Dans le prolongement de ces luttes, un autre combat est nécessaire : celui que nous devons mener pour une rupture révolutionnaire avec un système broyeur de vies ! ★
